Note historique : L’adoption franco-russe a été suspendue le 1er janvier 2013 suite à la loi Dima Yakovlev. Les informations ci-dessous sont conservées à titre documentaire et historique.
La Russie, terre d’adoption pour les familles françaises
À la fin des années 1990, la Russie devient l’un des principaux pays d’origine des enfants adoptés à l’international. Les institutions russes accueillent des dizaines de milliers d’enfants orphelins ou abandonnés, héritage d’une politique sociale et familiale profondément ébranlée par l’effondrement de l’URSS.
Pour les familles françaises, la Russie représente à la fois une proximité culturelle européenne et une accessibilité relative dans les procédures. Entre 2000 et 2007, la France adopte en moyenne 300 à 400 enfants russes par an. La Russie arrive régulièrement dans le top 3 des pays d’origine, aux côtés de la Chine et d’Haïti.
Les caractéristiques de la procédure franco-russe
La procédure d’adoption franco-russe se déroule selon un cadre précis, avec un rôle central confié aux tribunaux russes.
Les étapes côté russe :
- Constitution du dossier par la famille française (traduit et apostillé)
- Dépôt auprès d’un organisme agréé ou directement auprès de l’autorité centrale russe
- Présentation aux enfants proposés à l’adoption dans les régions russes
- Voyage de rencontre obligatoire en Russie
- Second voyage pour le tribunal local
- Audience devant le tribunal de la région où l’enfant est placé
- Délai légal de 30 jours avant que le jugement soit définitif
- Obtention du visa et départ de l’enfant
Ce qui différenciait la procédure russe : contrairement à d’autres pays, la Russie exigeait que les futurs parents assistent personnellement au tribunal. Cette audience, bien que stressante, était aussi vécue par de nombreuses familles comme un moment fort — le moment où, devant un juge, l’enfant devenait officiellement le leur.
La durée totale de la procédure était en moyenne de 18 à 36 mois après l’obtention de l’agrément, avec des variations importantes selon les régions et les périodes.
La géographie de l’adoption en Russie
Les enfants adoptés par des familles françaises venaient de toutes les régions de Russie, mais certaines régions étaient plus représentées : les oblasts autour de Moscou, les régions de l’Oural, la Sibérie et les régions du Nord. Certains OAA avaient établi des partenariats avec des régions spécifiques, créant de fait des filières stables. La région de l’Oural, en particulier, a longtemps constitué un bassin important d’enfants proposés à l’adoption internationale, comme le rappelle France-Oural dans ses archives sur les échanges franco-russes.
Les maisons d’enfants (детские дома, detskie doma) et les maisons de nourrissons (дома ребёнка, doma rebyonka) étaient les institutions d’où venaient la plupart des enfants. Les conditions d’accueil variaient considérablement d’une institution à l’autre.
Les organismes agréés français actifs en Russie
Entre 2000 et 2012, une quinzaine d’Organismes Agréés pour l’Adoption (OAA) français disposaient d’une habilitation active en Russie. Certains étaient de taille modeste et travaillaient avec une seule région ; d’autres, plus structurés, avaient noué des partenariats avec cinq ou six oblasts différents et accompagnaient plusieurs dizaines de familles par an.
L’Agence Française de l’Adoption (AFA), créée en 2006, est venue compléter ce dispositif en proposant une voie institutionnelle supplémentaire, mais son activité en Russie est restée plus limitée que celle des grands OAA historiques, la Russie ayant privilégié dans la pratique les partenariats associatifs de longue date. Pour comprendre en détail les différences entre ces deux types d’intermédiaires, notre guide sur les trois voies de l’adoption — OAA, AFA et démarche individuelle reste pertinent, même si la voie individuelle n’a jamais été ouverte aux familles françaises souhaitant adopter en Russie.
Le coût moyen d’une procédure franco-russe complète, incluant les honoraires de l’organisme, les traductions, les deux voyages obligatoires et les frais de justice locaux, se situait entre 12 000 et 20 000 euros — un montant comparable à celui observé aujourd’hui pour les démarches d’adoption internationale vers d’autres pays.
Le profil des enfants adoptés depuis la Russie
Contrairement à une idée reçue, les enfants proposés à l’adoption internationale russe n’étaient pas systématiquement des nourrissons. L’âge moyen à l’arrivée en France se situait souvent entre 2 et 5 ans, une partie non négligeable des enfants ayant plus de 6 ans, notamment au sein des fratries. De nombreuses familles françaises ont ainsi adopté deux enfants russes simultanément, biologiquement apparentés, pour ne pas les séparer — une pratique encouragée par les autorités russes qui refusaient généralement la dissociation des fratries.
Une proportion significative de ces enfants présentait des antécédents de carence de soins précoces, avec des conséquences variables sur le développement psychomoteur et le langage à l’arrivée. Les bilans médicaux réalisés en France dans les semaines suivant l’adoption révélaient fréquemment des retards de croissance staturo-pondérale, rattrapés en règle générale dans les deux à trois années suivantes grâce à une alimentation stable et un environnement stimulant. Les questions liées à l’exposition prénatale à l’alcool, fréquentes dans le contexte russe de l’époque, faisaient également partie des sujets abordés systématiquement lors de la préparation des familles — un enjeu documenté plus en détail dans notre article sur le syndrome d’alcoolisation fœtale et l’adoption.
L’accord bilatéral de 2011 : une avancée tardive
Le 18 novembre 2011, la France et la Russie signent un accord bilatéral sur l’adoption. Cet accord, négocié pendant plusieurs années, vise à renforcer les garanties mutuelles et à clarifier les procédures. Il prévoit notamment :
- Une meilleure coordination entre les autorités centrales des deux pays
- Des obligations de suivi post-adoption pour les familles françaises
- Un système de rapport aux autorités russes sur l’évolution des enfants adoptés
- Des dispositions pour prévenir les abus
Cet accord était perçu comme une avancée majeure par les associations de familles et les professionnels de l’adoption. Il n’a malheureusement jamais eu le temps d’entrer en vigueur.
La loi Dima Yakovlev : le choc du 28 décembre 2012
Le 28 décembre 2012, le président Vladimir Poutine signe la loi fédérale 272-FZ, dite « loi Dima Yakovlev ». Officiellement dirigée contre les adoptions vers les États-Unis, dans un contexte de tensions bilatérales, cette loi est immédiatement interprétée comme s’appliquant à l’ensemble des pays étrangers.
En France, les OAA et les familles en attente apprennent la nouvelle avec stupeur. Dès le 1er janvier 2013, les procédures d’adoption de nouveaux dossiers sont gelées. Seules quelques familles dont les dossiers étaient à un stade très avancé pourront finaliser leur adoption dans les semaines suivantes.
Le choc est brutal. Certaines familles avaient déjà rencontré l’enfant désigné pour eux, parfois à plusieurs reprises. Des liens s’étaient tissés. La rupture est déchirante.
L’impact humain : des familles dans l’attente
Des centaines de familles françaises se trouvent dans des situations douloureuses :
- Des familles qui avaient rencontré un enfant et attendaient le jugement du tribunal
- Des familles engagées dans la procédure depuis des mois ou des années
- Des familles qui avaient payé des frais importants pour une procédure désormais sans issue
Les associations de familles adoptantes se mobilisent. Des collectifs émergent pour maintenir une pression diplomatique. La France fait des démarches officielles auprès de la Russie. Mais la décision russe est irréversible.
On estime qu’entre 150 et 250 dossiers français étaient en cours de traitement actif au moment de la suspension, à des stades très divers de la procédure. Certaines familles avaient déjà effectué le premier voyage de rencontre et attendaient la date d’audience devant le tribunal russe ; pour elles, l’annonce du 28 décembre 2012 a signifié la perte d’un enfant déjà identifié, parfois déjà prénommé dans l’intimité familiale. D’autres, dont le dossier venait tout juste d’être déposé auprès de l’autorité centrale russe, ont vu s’effondrer plusieurs années de préparation, de formation et d’attente administrative sans possibilité de recours.
Le Quai d’Orsay et le ministère chargé de la Famille ont multiplié les démarches diplomatiques discrètes durant le premier semestre 2013, sans résultat concret. Contrairement aux États-Unis, où certaines procédures très avancées ont pu être finalisées grâce à une clause transitoire négociée en urgence, la France n’a pas obtenu de dérogation comparable pour l’ensemble des dossiers en cours.
Comparaison avec les autres pays touchés par la loi
La loi Dima Yakovlev visait initialement les adoptions vers les États-Unis, mais son application s’est rapidement étendue de fait à l’ensemble des pays occidentaux, y compris ceux qui n’étaient pas directement visés par le texte. La France, l’Italie, l’Espagne et le Canada ont ainsi vu leurs procédures d’adoption russes suspendues dans des conditions comparables, sans concertation préalable ni période de transition. Cette généralisation rapide a surpris la communauté diplomatique européenne, qui espérait initialement que les accords bilatéraux existants — comme celui signé entre la France et la Russie un an plus tôt — offriraient une protection.
Cette expérience a durablement marqué la réflexion sur la fragilité des accords bilatéraux d’adoption face aux tensions géopolitiques, un facteur qui pèse encore aujourd’hui dans le choix des familles qui envisagent une adoption internationale vers des pays dont les relations diplomatiques avec la France sont incertaines.
L’héritage : une communauté de familles franco-russes
Malgré la suspension, une réalité demeure : plus de 4 000 familles françaises vivent avec un enfant adopté en Russie avant 2013. Ces enfants, aujourd’hui adolescents ou jeunes adultes pour les plus anciens, ont grandi en France avec une double appartenance : française par leur famille, russe par leurs origines.
Pour ces familles, les questions de transmission culturelle, de quête des origines et d’identité sont centrales. La suspension de l’adoption franco-russe n’a pas effacé ces liens. Elle a peut-être même renforcé la conscience de leur singularité.
La vie des familles franco-russes est documentée sur notre site partenaire Russie France Mariage, qui accompagne également les familles dans leurs démarches administratives liées aux deux pays.
Beaucoup de ces familles ont fait le choix, dès les premières années, de maintenir un lien vivant avec le pays d’origine de leur enfant plutôt que de le taire. Notre guide sur la transmission de la culture russe à un enfant adopté rassemble les ressources — livres, langue, artisanat, associations — qui ont permis à ces familles de construire cette double appartenance dans la durée. Les témoignages de familles adoptantes réunis sur ce site donnent la parole à plusieurs d’entre elles, avec leurs joies mais aussi leurs difficultés.
Ce que cette histoire enseigne aux familles adoptantes d’aujourd’hui
L’histoire de l’adoption franco-russe, bien que spécifique, éclaire des enjeux qui restent d’actualité pour toute famille engagée dans une adoption internationale. Elle rappelle d’abord la vulnérabilité structurelle de ces procédures aux évolutions politiques du pays d’origine — un facteur de risque à intégrer, autant que possible, dans le choix du pays et de l’organisme accompagnateur.
Elle souligne aussi l’importance du suivi post-adoption : les familles franco-russes ayant adopté avant 2013 ont dû, pour la plupart, assurer seules la transmission culturelle et le suivi médical de leurs enfants, sans les dispositifs renforcés que l’accord bilatéral de 2011 aurait dû mettre en place. Cette expérience a nourri, a posteriori, l’évolution des pratiques d’accompagnement proposées aujourd’hui par les OAA pour d’autres destinations, notamment sur le plan du bilan de santé à l’arrivée en France et du suivi du développement psychomoteur des enfants adoptés.
Enfin, cette page d’histoire rappelle que la loi Dima Yakovlev, loin d’être un cas isolé, illustre un phénomène récurrent dans l’adoption internationale : la fermeture brutale d’un pays d’origine, parfois sans préavis. Les familles qui envisagent aujourd’hui une adoption internationale vers d’autres destinations gagnent à se renseigner sur la stabilité politique et juridique du pays choisi, un des critères abordés dans notre panorama des pays actuellement ouverts à l’adoption.
La mémoire à préserver
L’adoption franco-russe est une page d’histoire peu connue du grand public, mais profondément vécue par des milliers de familles. Elle mérite d’être documentée, racontée et transmise.
Ce site s’inscrit dans cette démarche de mémoire — pour que les enfants adoptés en Russie puissent un jour accéder à l’histoire du pays qui est aussi le leur, et pour que les familles sachent qu’elles ne sont pas seules. La loi Dima Yakovlev elle-même fait l’objet d’un article dédié sur ce site, qui en détaille les mécanismes juridiques et le contexte politique russe de décembre 2012.
