L’identité : une construction, pas un état figé

L’identité n’est pas une donnée figée à la naissance, mais un processus dynamique qui se construit et se recompose tout au long de la vie. Cette perspective développementale est particulièrement pertinente pour l’enfant adopté à l’international, dont la trajectoire identitaire est doublement complexe : il porte en lui deux histoires, deux cultures et potentiellement deux langues, tout en étant élevé dans un contexte qui n’est pas celui de sa naissance. Loin d’être un simple « ajout » culturel, cette dualité façonne la façon dont l’enfant se perçoit et se raconte.

Le psychologue Erik Erikson a proposé, dès les années 1950, un modèle en huit stades du développement psychosocial. Chaque stade est marqué par une crise psychosociale dont l’issue influence la construction de la personnalité. Le cinquième stade, qui correspond à l’adolescence (environ 12-18 ans), oppose « identité versus diffusion ». À ce moment, l’adolescent cherche à intégrer les différentes facettes de son expérience en une image de soi cohérente. Pour l’adopté international, cette tâche est amplifiée : il doit concilier l’histoire de ses origines avec celle de sa famille adoptive, tout en naviguant entre les attentes culturelles de la société d’accueil et les traces, parfois invisibles, de son pays de naissance. Une résolution positive de ce stade permet une identité plus souple et intégrée ; une issue négative peut conduire à une diffusion identitaire marquée par la confusion ou le retrait.

Le psychologue Dan McAdams a enrichi cette perspective en soulignant le rôle central du « récit de soi ». Selon lui, les individus construisent leur identité en organisant leur vie sous forme d’histoire narrative. Pour l’adopté, ce récit inclut nécessairement une rupture fondatrice – la séparation d’avec la famille biologique – et une recomposition autour d’une nouvelle filiation. La qualité de ce récit, sa cohérence et la place accordée à la double appartenance culturelle influencent directement le sentiment de continuité et d’authenticité.

Les recherches longitudinales menées par Peter Selman sur des adoptés internationaux adultes issus de plus de vingt-cinq pays confirment que la question identitaire ne se « résout » pas une fois pour toutes à l’adolescence. Au contraire, elle réapparaît à chaque transition majeure : entrée dans la vie professionnelle, parentalité, perte des parents adoptifs. Selman observe que les adoptés qui ont pu élaborer un récit intégrant leurs origines sans les idéaliser ni les rejeter présentent, à l’âge adulte, une meilleure santé psychologique et des relations interpersonnelles plus satisfaisantes.

En France, la population des adoptés internationaux est aujourd’hui estimée à environ 150 000 personnes. Ce chiffre croissant invite à considérer l’adoption non comme une exception marginale, mais comme une réalité sociale qui interroge nos représentations de la filiation et de l’identité nationale. Il convient toutefois de nuancer : l’identité n’est jamais figée ni « résolue ». Chaque étape de vie – adolescence, jeune adulte, parentalité – peut raviver des questions anciennes ou en soulever de nouvelles, rendant la construction identitaire d’un adopté international un processus continu plutôt qu’un aboutissement.

Quand l’enfant porte deux cultures en lui

L’enfant adopté à l’international se trouve souvent confronté à une dissonance fondamentale entre son identité administrative et son identité vécue. Sur le plan légal, il est français dès la transcription de son jugement d’adoption. Pourtant, son apparence physique, ses traits, la couleur de sa peau ou de ses yeux, ainsi que les sons et saveurs qui lui rappellent parfois inconsciemment son pays d’origine, le situent dans une autre réalité. Cette tension entre le « je suis français » officiel et le « je porte une autre histoire » sensoriel crée un espace de questionnement permanent, rarement formulé explicitement par l’enfant mais constamment éprouvé.

À l’école, les questions surgissent souvent sans malice mais avec une grande violence symbolique : « C’est quoi ton vrai pays ? », « Pourquoi tu ne parles pas ta langue ? », « Tu viens d’où vraiment ? ». Dans la rue, les regards insistants ou les commentaires apparemment anodins – « Tu parles français sans accent ! » – rappellent à l’enfant que son appartenance est perçue comme conditionnelle. Ces micro-agressions, répétées au fil des années, finissent par constituer un arrière-plan identitaire dans lequel l’enfant doit constamment négocier sa place.

Le concept de « double conscience », développé par le sociologue W.E.B. Du Bois au début du XXe siècle pour décrire l’expérience des Noirs américains, peut être utilement transposé aux adoptés internationaux. Il désigne cette capacité – et cette contrainte – de se voir à travers le regard de l’autre dominant tout en maintenant une conscience de soi distincte. L’adopté international développe souvent une double ou triple conscience : il se perçoit comme français dans certains contextes, comme « étranger » ou « différent » dans d’autres, et parfois comme porteur d’une identité hybride qu’il peine à nommer. Cette multiplicité de regards peut être source de richesse, mais aussi de fatigue identitaire.

Les trajectoires divergent selon les ressources familiales, scolaires et sociales. Certains enfants parviennent à construire une fierté biculturelle solide, en intégrant leurs origines sans les opposer à leur appartenance française. D’autres développent une ambivalence douloureuse, oscillant entre rejet des origines et idéalisation de celles-ci. Ces différences s’expliquent notamment par la qualité du soutien parental, la présence de pairs partageant la même expérience, et la manière dont l’école et la société reconnaissent – ou invisibilisent – la singularité de l’adoption internationale.

Enfin, la notion de « minorité visible » éclaire une dimension supplémentaire. Les enfants adoptés d’Asie, d’Afrique ou d’Europe de l’Est ne bénéficient pas du privilège de l’invisibilité. Leur différence physique les expose à des questionnements constants, là où un enfant adopté au sein du même pays pourrait passer inaperçu. Cette visibilité contrainte rend la construction identitaire à la fois plus urgente et plus exposée aux regards extérieurs, transformant chaque interaction en potentiel rappel de la dualité culturelle portée par l’enfant.

Adolescent écrivant dans son journal, chambre mêlant cultures française et russe

## Le rôle des parents dans la transmission des origines

Les recherches en psychologie du développement convergent aujourd’hui sur l’importance d’une « ethnic socialization » positive pour les enfants adoptés à l’international. Parler ouvertement du pays d’origine, initier l’enfant à sa cuisine, sa musique, ses contes ou ses fêtes, et envisager des voyages de retour lorsque cela est possible sont autant de pratiques associées à une identité plus intégrée et à une estime de soi plus élevée à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Cette socialisation ethnique ne vise pas à faire de l’enfant un « étranger » dans sa propre famille, mais à lui offrir des points d’ancrage concrets dans une histoire qui le précède.

Des exemples familiaux illustrent cette démarche active. Isabelle, mère adoptive à Strasbourg, a entrepris d’apprendre le russe à l’âge adulte afin de pouvoir lire des histoires à sa fille Katia dans sa langue d’origine. Ce geste, au-delà de la transmission linguistique, a signifié à l’enfant que ses racines n’étaient pas un sujet tabou mais une réalité valorisée au sein du foyer. D’autres familles choisissent d’intégrer des éléments culturels plus discrets : la préparation régulière de bortsch, l’écoute de chants traditionnels pendant les trajets en voiture, ou la présence de livres illustrés sur la Russie dans la bibliothèque familiale. Ces rituels, répétés dans la quotidienneté, tissent progressivement un lien affectif avec les origines.

Toutefois, cette transmission n’est pas exempte de tensions. La phrase « Tu es français maintenant » peut être prononcée avec la meilleure intention – rassurer l’enfant sur son appartenance – tout en occultant la légitimité de son histoire antérieure. À l’inverse, une insistance trop forte sur les origines peut donner à l’enfant le sentiment d’un devoir identitaire : « il faut que je sois russe ». Les études montrent que ni l’effacement ni la survalorisation ne favorisent un développement identitaire harmonieux. La posture la plus bénéfique semble être celle qui reconnaît les origines comme une partie constitutive de l’enfant, sans en faire ni une obligation ni un interdit.

Plusieurs associations accompagnent les familles dans cet équilibre délicat. Enfances Adoptées propose des groupes de parole et des ressources documentaires, tandis que Racines Russes organise des rencontres culturelles et des séjours permettant aux enfants et aux adolescents d’explorer leur pays d’origine dans un cadre sécurisant. Ces structures offrent également un espace où les parents peuvent partager leurs questionnements et leurs doutes, souvent invisibles dans l’entourage immédiat.

L’erreur à éviter reste celle du « devoir culturel » imposé. Lorsque la transmission devient une charge plutôt qu’une proposition, l’enfant peut développer un rejet défensif de tout ce qui touche à ses origines. À l’inverse, une transmission souple, respectueuse du rythme de l’enfant et ajustée à ses questions successives, favorise l’émergence d’une identité intégrée. Pour approfondir les modalités concrètes de cette transmission culturelle, on pourra se reporter à l’article transmettre la culture russe à l’enfant adopté.

L’adolescence et la quête identitaire

L’adolescence constitue, pour tout individu, une période charnière où l’identité est remise en chantier. Chez l’adopté international, ce questionnement prend une coloration particulière : il peut déclencher ce que les cliniciens appellent une « crise des origines ». Soudain, le jeune ressent le besoin impérieux de comprendre d’où il vient, pourquoi il a été abandonné et ce que signifie, concrètement, le fait d’avoir été adopté. Cette quête peut se manifester par une recherche obsessionnelle d’informations sur le pays de naissance – ici la Russie – allant du visionnage compulsif de documentaires à l’apprentissage intensif de la langue. Parallèlement, le lien avec la famille adoptive est parfois remis en cause : le jeune peut exprimer de la colère, du retrait ou, à l’inverse, une idéalisation excessive des parents biologiques qu’il n’a jamais connus.

Concrètement, ces bouleversements se traduisent par des comportements contrastés. Certains adolescents refusent d’abord toute évocation de leur adoption, considérant le sujet comme tabou ou honteux ; d’autres passent à une hyperfocalisation où l’adoption devient le prisme unique à travers lequel ils lisent leur existence. Martin, aujourd’hui âgé de 19 ans et adopté à Novosibirsk à l’âge de quatre ans, illustre cette trajectoire. À seize ans, il a entamé une véritable « renaissance identitaire ». Il a suivi des cours de russe, lu des ouvrages d’histoire contemporaine et, à dix-huit ans, a convaincu ses parents de l’accompagner à Novosibirsk. Ce voyage lui a permis de confronter ses fantasmes à la réalité : il a visité l’orphelinat, consulté son dossier médical et rencontré une éducatrice qui se souvenait de lui. Loin de rejeter sa famille française, il en est revenu avec une reconnaissance renouvelée, tout en intégrant une part russe à son identité.

Les parents, face à ces turbulences, sont invités à adopter une posture d’accueil sans panique. Il s’agit ni de banaliser (« ce n’est qu’une phase ») ni de dramatiser (« tu vas nous quitter »), mais d’ouvrir un espace de parole où toutes les questions, même les plus douloureuses, peuvent être formulées. Participer à des groupes de jeunes adoptés, animés par des associations régionales, permet souvent au jeune de se sentir moins isolé et de confronter son vécu à celui de pairs. Sur le plan thérapeutique, l’EMDR peut aider à retraiter les traumas précoces liés à l’abandon, tandis que la thérapie narrative offre un cadre pour réécrire une histoire personnelle cohérente, intégrant à la fois les origines russes et l’appartenance familiale actuelle. Cette double écoute – parentale et professionnelle – constitue le meilleur rempart contre la rupture du lien.

Deux enfants d origines différentes jouant dans un jardin ensoleilé

## La recherche des origines : accompagner sans forcer

À l’âge adulte, environ soixante pour cent des personnes adoptées à l’international expriment le désir de « retrouver » quelque chose : un lieu, un visage, une histoire. Ce souhait ne traduit pas nécessairement un rejet de la famille adoptive, mais un besoin légitime de compléter une construction identitaire inachevée. Il importe donc de distinguer clairement la recherche des origines, qui participe à l’intégration psychique, de toute volonté de substitution affective. Les parents peuvent craindre d’être remplacés ; les psychologues spécialisés rappellent au contraire que la plupart des adoptés qui entreprennent ces démarches souhaitent enrichir leur récit, non le remplacer.

En Russie, les démarches concrètes restent possibles malgré les tensions actuelles entre la France et la Fédération de Russie. Les registres de l’état civil sont accessibles via les services d’archives régionales et, dans certains cas, via les consulats. L’obtention d’un visa reste la principale difficulté administrative, mais des circuits humanitaires ou culturels permettent parfois d’obtenir des autorisations spécifiques. Les associations jouent un rôle essentiel d’accompagnement : Racines Russes propose des voyages mémoriels encadrés, Enfances Adoptées offre un soutien psychologique et juridique, tandis que le collectif « Pour une éthique de l’adoption » milite pour une transparence accrue des procédures. Ces structures fournissent aux adoptés des repères concrets et une communauté de pairs qui ont déjà parcouru ce chemin.

Pour les parents adoptifs, il est crucial de ne pas interpréter la recherche des origines comme une trahison. Les entretiens cliniques montrent que les jeunes qui perçoivent une autorisation parentale explicite – « nous serons là quoi qu’il arrive » – s’engagent dans ces démarches avec davantage de sérénité et reviennent souvent avec une reconnaissance accrue envers leur famille d’accueil. Les psychologues insistent sur la nécessité d’un dialogue préalable : définir ensemble les objectifs du voyage, les informations recherchées et les limites émotionnelles de chacun. Des espaces de parole post-voyage, qu’ils soient familiaux ou thérapeutiques, permettent d’intégrer ce qui a été découvert sans que cela ne fissure le lien. Un lien vers les témoignages de familles adoptantes illustre la diversité des vécus et la possibilité d’une issue constructive.

Témoignages : des adultes adoptés qui racontent leur chemin

Trois trajectoires, trois manières d’habiter une double appartenance.

Alexia, 31 ans, a été adoptée à Moscou à l’âge de deux ans. Aujourd’hui cadre dans une entreprise internationale, elle affirme : « Je suis française et fière d’avoir du sang russe. » Son parcours n’a pas été marqué par de grandes crises. Ses parents ont toujours parlé de la Russie avec bienveillance, lui montrant des cartes, des recettes, des contes. À vingt-cinq ans, elle a effectué un voyage touristique à Moscou, visitant le quartier où elle est née sans chercher à localiser sa famille biologique. Cette curiosité apaisée lui a suffi pour consolider une identité biculturelle solide, qu’elle transmet aujourd’hui à ses propres enfants en leur apprenant quelques mots de russe.

Théo, 26 ans, adopté à cinq ans à Saint-Pétersbourg, a traversé une crise intense entre seize et dix-sept ans. Il refusait d’évoquer son adoption, accumulait les conflits scolaires et familiaux. À dix-neuf ans, il a décidé seul de retourner en Russie. Il a retrouvé l’orphelinat, rencontré une éducatrice et consulté son dossier. Ce voyage lui a permis de constater que « personne n’attendait » qu’il revienne, mais que cette absence de fantasme parental lui a rendu sa liberté. Aujourd’hui, il vit en paix avec ses deux identités : il célèbre Pâques orthodoxe tout en participant aux repas familiaux français, sans plus ressentir de déchirement.

Marina, 38 ans, a été adoptée à neuf ans et a conservé son accent russe jusqu’à quatorze ans, ce qui lui valut des moqueries à l’école. Ces années difficiles l’ont conduite à refouler sa langue maternelle. À l’âge adulte, un travail psychologique approfondi lui a permis de réconcilier les deux parties d’elle-même. Aujourd’hui professeure de russe, elle enseigne à ses propres enfants la langue et l’histoire de son pays de naissance. Son parcours illustre la possibilité d’une réparation tardive : la langue, autrefois source de honte, est devenue le vecteur d’une transmission positive et d’une identité assumée.

Ces trois récits montrent que la construction identitaire de l’adopté international n’obéit pas à un schéma unique, mais qu’un accompagnement respectueux et informé favorise, à tout âge, l’intégration harmonieuse des origines.