Claire Vasseur, journaliste spécialisée dans les questions de société, s’entretient aujourd’hui avec Thomas Berger, psychologue clinicien basé à Strasbourg. Avec 16 ans d’expérience, Thomas Berger est un expert de l’adolescence et de l’adoption. Dans cette interview, il nous éclaire sur les défis que rencontrent les adolescents adoptés, notamment en matière d’identité et de quête des origines.
Claire Vasseur : Monsieur Berger, quels sont les enjeux principaux auxquels font face les adolescents adoptés ?
Thomas Berger : Les adolescents adoptés sont souvent confrontés à des questions identitaires complexes. Dans ma pratique clinique, je constate que cette période de la vie ravive le besoin de comprendre son histoire personnelle et ses origines. Pour certains, cela peut entraîner une véritable crise identitaire. Il faut nuancer cependant, car chaque histoire est singulière. Certains adolescents naviguent relativement bien à travers ces questions, tandis que d’autres peuvent éprouver un sentiment de perte ou de confusion accentué par l’adoption. Par exemple, un adolescent adopté d’origine asiatique, vivant dans une région majoritairement caucasienne, peut ressentir un décalage lié à ses traits physiques distincts. Ce sentiment de ne pas appartenir complètement à une culture ou à une autre est un aspect souvent négligé mais crucial de l’adoption. Selon une étude de l’Université de Bordeaux en 2020, environ 60 % des adolescents adoptés interrogés ont exprimé un désir accru de connaître leurs origines ethniques, ce qui montre l’importance de cette quête identitaire. De plus, le fait de vivre dans une société où la diversité n’est pas toujours valorisée peut accentuer ce sentiment de décalage. Ces adolescents doivent souvent jongler entre la culture de leur famille adoptive et celle de leur pays d’origine, un défi qui peut être amplifié par les attentes sociales et familiales. Par ailleurs, des événements comme les fêtes nationales de leur pays d’origine peuvent réveiller un sentiment d’appartenance ou de curiosité, nécessitant un accompagnement approprié.
Claire Vasseur : Comment les parents adoptifs peuvent-ils soutenir leur enfant pendant cette période ?
Thomas Berger : Le soutien parental est crucial. Les parents doivent être ouverts à la discussion et prêts à accompagner leur enfant dans sa quête identitaire. Cela inclut d’être réceptif à ses questions sur ses origines et de le soutenir s’il souhaite rechercher davantage d’informations. Il est important de ne pas minimiser les sentiments de l’adolescent, même si ceux-ci semblent difficiles à gérer. Dans ma pratique, je recommande souvent aux parents de consulter des témoignages de familles adoptantes qui peuvent offrir des perspectives utiles et rassurantes. De plus, il est essentiel d’encourager les adolescents à exprimer leurs émotions et à partager leurs préoccupations. Par exemple, la famille Dupont, que j’ai suivie, a instauré un rituel de “soirées discussions” hebdomadaires, où chacun peut s’exprimer librement sur ses ressentis, ce qui a considérablement renforcé les liens familiaux. Une autre stratégie efficace est l’accompagnement par des professionnels qui peuvent aider à gérer les émotions complexes. Un soutien extérieur peut s’avérer indispensable lorsque les parents se sentent dépassés par les questions ou les comportements de leur enfant. La création de réseaux de soutien avec d’autres familles adoptantes peut également être bénéfique pour partager des expériences et des conseils pratiques. En outre, l’implication dans des associations locales d’adoption peut renforcer le sentiment de communauté et offrir un espace sûr pour discuter de ces questions.
Claire Vasseur : À quel point les adoptions internationales compliquent-elles la recherche d’identité ?
Thomas Berger : Les adoptions internationales ajoutent une couche supplémentaire de complexité à la construction identitaire. Un adolescent adopté d’une autre culture doit naviguer entre son héritage biologique et la culture dans laquelle il a grandi. Cela peut entraîner des conflits internes, surtout si l’adolescent sent qu’il ne s’intègre pleinement ni à l’une ni à l’autre. Pour les parents, il est essentiel de valoriser à la fois la culture d’origine et celle d’adoption. Des ressources comme la construction identitaire entre deux cultures peuvent être d’une grande aide pour comprendre et accompagner ce processus. Un exemple concret est celui de Maria, une adolescente adoptée originaire du Brésil vivant en France, qui a trouvé un équilibre en participant à des cours de capoeira, une activité qui lui permet de renouer avec ses racines tout en s’intégrant dans son environnement actuel. Selon des données du ministère de l’Intérieur, en 2019, environ 30 % des enfants adoptés internationalement ont exprimé un intérêt prononcé pour des activités culturelles liées à leur pays d’origine. Les parents peuvent encourager cela en participant à des événements culturels ou en intégrant des éléments de la culture d’origine dans la vie quotidienne de l’enfant, comme la cuisine ou les traditions familiales. L’important est de créer un espace où l’enfant se sent libre d’explorer et de célébrer ses origines sans se sentir divisé entre deux mondes. Les voyages dans le pays d’origine, lorsque cela est possible, peuvent également offrir une perspective précieuse et renforcer le lien avec les racines culturelles.
Claire Vasseur : Quels conseils donneriez-vous aux adolescents qui souhaitent explorer leurs origines ?
Thomas Berger : Je dirais d’abord qu’il est important d’avancer à leur propre rythme. La recherche d’origines peut être émotionnellement intense et doit être abordée avec soin. Les adolescents devraient se sentir libres de poser des questions et de rechercher des informations s’ils le souhaitent. Parfois, cela signifie consulter des archives ou entrer en contact avec des organismes spécialisés dans l’adoption. Il est aussi bénéfique de travailler avec un professionnel pour naviguer à travers les émotions complexes qui peuvent surgir. Un accompagnement comme l’accompagnement psychologique des adolescents en quête d’identité peut fournir un soutien précieux. Un cas que j’ai suivi est celui de Julien, qui a découvert à 17 ans ses origines roumaines grâce à un échange de courriers avec un organisme d’adoption. Cette découverte a été un tournant dans sa vie, lui permettant de mieux comprendre son passé et de construire son identité sur des bases plus solides. Les rencontres avec d’autres personnes ayant vécu des expériences similaires peuvent également offrir un soutien moral et un sentiment d’appartenance. Il est essentiel que les adolescents sachent qu’ils ne sont pas seuls dans leur quête et que de nombreuses ressources sont disponibles pour les aider à chaque étape de leur parcours. La participation à des groupes de soutien ou à des forums en ligne peut également être bénéfique pour partager des expériences et des conseils.

Claire Vasseur : Et quelle est la place de l’école dans ce parcours identitaire ?
Thomas Berger : L’école joue un rôle significatif dans la vie de tout adolescent, et cela est d’autant plus vrai pour ceux qui sont adoptés. Elle peut être un lieu de soutien mais aussi de défis. Les adolescents adoptés peuvent parfois faire face à des discriminations ou à des questions indiscrètes de la part de leurs pairs, ce qui peut renforcer leur sentiment de différence. Il est crucial que les enseignants soient formés pour comprendre ces dynamiques et soutenir ces élèves de manière appropriée. Des initiatives comme la scolarisation après l’adoption sont essentielles pour favoriser une intégration harmonieuse. Une étude menée en 2021 par l’Académie de Paris a révélé que près de 40 % des adolescents adoptés se sentent parfois marginalisés à l’école, soulignant l’importance d’une intervention proactive pour créer un environnement inclusif. Par exemple, des ateliers sur la diversité culturelle peuvent aider à sensibiliser les élèves et à promouvoir une meilleure compréhension mutuelle. Les écoles peuvent également mettre en place des programmes de mentorat où les adolescents adoptés sont jumelés avec des mentors qui ont vécu des expériences similaires. Cela peut fournir un soutien supplémentaire et un modèle positif pour les jeunes qui naviguent dans ces défis identitaires. De plus, les ressources pédagogiques spécifiques, comme les livres et les films sur l’adoption, peuvent enrichir le curriculum scolaire et favoriser une meilleure intégration des élèves adoptés.
Claire Vasseur : Quels sont les signes indiquant qu’un adolescent adopté pourrait avoir besoin d’une aide psychologique ?
Thomas Berger : Il faut être attentif aux changements de comportement significatifs. Par exemple, un adolescent qui devient soudainement très replié sur lui-même, qui présente des signes de dépression ou d’anxiété, ou qui exprime des difficultés à se connecter avec sa famille ou ses amis pourrait bénéficier d’un soutien professionnel. Dans ma pratique clinique, je recommande souvent une évaluation préliminaire pour déterminer les besoins spécifiques de l’adolescent. Il est important de ne pas attendre que la situation devienne critique avant de chercher de l’aide. Environ 25 % des adolescents que je reçois présentent des troubles anxieux liés à leur adoption, ce qui démontre la nécessité d’une attention particulière et d’un suivi adapté. Par exemple, Olivier, un adolescent de 15 ans, a retrouvé un équilibre après avoir entamé une thérapie suite à des épisodes d’angoisse sévère. Il est également important de surveiller les signes de comportements auto-destructeurs, tels que l’automutilation ou l’abus de substances, qui peuvent être des indicateurs de détresse émotionnelle. La communication avec les enseignants et les conseillers scolaires peut également fournir des informations précieuses sur le comportement de l’adolescent en dehors de la maison. La création d’un environnement familial sécurisant et encourageant peut également aider à atténuer ces symptômes. L’engagement dans des activités sportives ou artistiques peut aussi être une manière productive de canaliser les émotions.
Claire Vasseur : Y a-t-il des stratégies spécifiques que les familles adoptives peuvent utiliser pour renforcer l’attachement ?

Thomas Berger : Absolument. L’attachement est un processus continu qui nécessite du temps et de l’effort. Les familles peuvent renforcer cet attachement en passant du temps de qualité ensemble, en créant des rituels familiaux et en assurant une communication ouverte et honnête. Il est également bénéfique de participer à des thérapies familiales qui peuvent aider à résoudre des tensions et à renforcer les liens. L’entretien avec notre psychologue sur l’attachement offre des perspectives enrichissantes sur comment développer des relations solides et durables. Par ailleurs, intégrer des traditions culturelles spécifiques à l’enfant peut également renforcer le sentiment d’appartenance. La famille Martin, par exemple, organise chaque année une fête mexicaine pour célébrer les racines de leur fils adoptif, ce qui a grandement contribué à renforcer leur lien. Les activités partagées, comme le bénévolat ou les projets créatifs, peuvent également aider à établir des connexions émotionnelles fortes. Ces expériences partagées créent des souvenirs positifs et renforcent la cohésion familiale, ce qui est essentiel pour le développement d’un attachement sécurisé. De plus, l’engagement dans des activités qui valorisent l’histoire et la culture de l’enfant peut renforcer le sentiment d’identité et de continuité.
Claire Vasseur : Comment la société peut-elle mieux soutenir les adolescents adoptés ?
Thomas Berger : La prise de conscience et l’éducation sont clés. Les écoles, les professionnels de santé mentale et même les communautés doivent être sensibilisés aux besoins spécifiques des adolescents adoptés. Il est essentiel que la société valorise la diversité et reconnaisse le parcours unique de chaque enfant adopté. Des politiques et des programmes de soutien ciblés peuvent également faire une grande différence. Enfin, encourager le dialogue autour de l’adoption peut contribuer à réduire la stigmatisation et à promouvoir une compréhension plus profonde de ces expériences. Par exemple, le programme “Adopte-moi” en France, qui organise des ateliers pour les parents et les enfants adoptés, a montré une amélioration significative du bien-être des participants, selon un rapport de 2021 de la Fondation pour l’Adoption. Les campagnes de sensibilisation publique peuvent également jouer un rôle crucial en informant le grand public des réalités de l’adoption et en promouvant une attitude plus inclusive et compréhensive. En fin de compte, la société doit s’efforcer de créer un environnement où chaque adolescent adopté se sent accepté et valorisé, indépendamment de ses origines. De plus, la collaboration avec des organisations internationales peut aider à partager des bonnes pratiques et à renforcer les initiatives locales.
5 questions rapides — vrai/faux
Claire Vasseur : Les adolescents adoptés ont plus de difficultés scolaires.
Thomas Berger : Faux. Les difficultés scolaires ne sont pas systématiques et varient d’un individu à l’autre.
Claire Vasseur : L’adoption à un âge avancé complique la crise adolescente.
Thomas Berger : Vrai. L’adoption tardive peut compliquer la transition vers l’adolescence, mais ce n’est pas une règle absolue.
Claire Vasseur : Parler de l’adoption en famille est crucial.
Thomas Berger : Vrai. La communication ouverte est essentielle pour le développement identitaire.
Claire Vasseur : Les adolescents adoptés recherchent toujours leurs parents biologiques.
Thomas Berger : Faux. Le désir de rechercher ses origines est personnel et varie considérablement.
Claire Vasseur : La thérapie familiale est bénéfique pour toutes les familles adoptives.
Thomas Berger : Vrai. Elle peut aider à renforcer les liens familiaux et à résoudre des conflits.
Claire Vasseur : Vos conseils finaux pour les parents adoptifs ?
Thomas Berger :
- Encourager l’ouverture : Soyez toujours disponible pour des discussions honnêtes sur l’adoption et l’identité.
- Soutenir la recherche d’identité : Facilitez l’accès aux informations sur les origines si l’adolescent le souhaite.
- Valoriser la diversité : Célébrez les racines culturelles de votre enfant tout en l’intégrant pleinement dans votre culture familiale.
- Participer à des groupes de soutien : Rejoindre des communautés de parents adoptifs peut offrir un espace d’échange et de soutien.
- Consulter des professionnels : Ne pas hésiter à faire appel à des psychologues spécialisés pour accompagner l’adolescent dans son développement identitaire.
En conclusion, l’adolescence pour un enfant adopté est une période riche en défis mais aussi en opportunités de croissance et de compréhension de soi. Des ressources comme l’accompagnement psychologique des adolescents en quête d’identité sont essentielles pour soutenir ce parcours complexe.
